Vestfirðir : la péninsule oubliée     
     Impressions de voyage dans les fjords du Nord-Ouest     

L'Arnarfjörður vu depuis les Tunguheiði

Juin 2005 - Un grand périple dans la région des fjords du Nord-Ouest,
les Vestfirðir, comme disent les islandais ...

    Retour des Vestfirðir ... on a un peu l’impression d’être tombés d’une autre planète !

Une grande balade qui s’est très bien passée. Deux mille kilomètres en 4x4 et à pied dans cette péninsule oubliée, un des derniers coins d’Islande que nous ne connaissions pas encore.


Nous avons eu de la chance pour le temps : deux jours seulement de pluie (et encore partiellement) au départ de Reykjavik et dans l’île de Flatey, et puis rien que du ciel clair pendant le reste du temps, quelques brefs passages de crachin glacé, et pas mal de journées de soleil. Du froid (entre 4 et 7 degrés), parfois du vent qui intensifie sérieusement l’impression de froid. Mais nous sommes bien équipés, ce n’est pas un problème, et on aime bien ça. Bref : au total, c’est ce qu’on peut appeler du beau temps islandais !

C'était notre troisième balade dans "l'île de la création du monde". Cette fois, nous avions choisi de partir en juin (c’est le mois le plus sec) et de consacrer deux semaines complètes à cette région où peu de voyageurs vont, surtout à cette période.
Si vous regardez une carte d’Islande, vous voyez au Nord-Ouest une sorte de main avec les doigts écartés. Une main qui se tend vers le Groenland comme pour l’attraper. Et bien les Vestfirðir, c'est ça ... (pour cette drôle de lettre d : "ð", on prononce « Vestfirthir », comme avec le "th" anglais de « weather », et en roulant les "r" ...
« Vestfirrrrthirrrr ! » ... oui, c'est à peu près ça !

Hormis bien sûr les grands déserts inhabités du centre, c'est la région la plus isolée d’Islande. C'est aussi la plus rude. Pour ces raisons, elle a été en grande partie abandonnée par les habitants dans les années 70-80. Aujourd'hui, les lieux de vie sont très dispersés, huit fermes sur dix sont abandonnées. Une seule "ville" : Isafjördur, minuscule métropole régionale de 4500 habitants, quelques villages et hameaux de pêcheurs, et encore quelques fermes isolées qui pratiquent pour l’essentiel l’élevage des moutons.
Trop loin de tout, trop rude, lentement la région continue de se vider. Elle a encore perdu 18 % de sa population pendant les dix dernières années (alors que dans le même temps la région de Reykjavik gagnait le même pourcentage).

Nous pouvons dire maintenant que nous connaissons trois Islandes : celle des régions habitées et plus ou moins mises en valeur de la périphérie, celle des déserts et des hauts plateaux de l'intérieur, et puis l'Islande des Vestfirðir : un véritable monde à part.
Jóna, une islandaise rencontrée là-bas nous a dit qu’on ne connaissait pas l'Islande tant qu'on ne connaissait pas les Vestfirðir. Elle a raison, Jóna !

Arrivés début juin, notre loueur nous a dotés cette année d'un 4x4 qui était encore équipé hiver, avec de gros pneus solides. Heureusement, car nos fantaisies nous ont amenés à emprunter parfois des pistes vraiment défoncées, en voie d’abandon …
A certains endroits, ce n'est pas "au pas" que nous sommes passés, mais centimètre par centimètre ! Grâce à cette voiture, nous avons pu parcourir la région dans ses moindres recoins, jusqu'au bout des dernières pistes du bout du monde, au delà des dernières fermes abandonnées, en allant d'émerveillement en émerveillement.

Et puis on a aussi pas mal marché, quand il n’y avait plus rien, plus de piste, même plus de sentier … seulement la nature telle que les éléments l'ont créée et façonnée. Marché jusqu’aux falaises, marché jusqu’aux glaciers, jusqu’aux baies immenses ourlées de cordons littoraux de sable ocre, où personne n’a jamais vécu.

Rauðisandur
Dans la baie de Rauðisandur ...     Au fond : les falaises de Látrabjarg.


A ceux qui voudraient y aller et sortir un peu des sentiers battus, nous disons que cette région justifie réellement un voyage spécial car, si les distances n’y sont pas très grandes, les temps de trajet sont souvent très importants à cause de la longueur des fjords, et aussi parce qu’on y circule très lentement (beaucoup de pistes en terre souvent assez mauvaises, certaines très mauvaises).
Parfois, pour aller à un point situé à deux kilomètres à vol d'oiseau de l'autre côté d'un fjord, il faut faire trente kilomètres de piste jusqu'au fond et autant pour remonter sur la rive d'en face. Démesure et solitude : pas une habitation, pas un véhicule ...

Descente vers le Dynjandifjörður
Descente vers le Dynjandifjörður.


En deux semaines, nous n’avons pas tout vu, bien sûr, mais nous nous sommes baladés à notre rythme. Ceux qui nous connaissent savent que ça veut dire sans nous presser. La lenteur va bien avec la beauté ...

Nous avons trouvé ces terres oubliées extrêmement sauvages et grandioses. Les fjords sont immenses, avec des parois vertigineuses ravagées par les avalanches et les glissements de terrain. A Suðavik, un hameau de pêcheurs dans l’Alftafjördur, un modeste monument, fleuri chaque dimanche, rappelle qu'en 1995 une avalanche a emporté toute une partie du village, tuant 24 personnes dont de nombreux enfants.

Dans ces fjords encaissés, la mer se glisse comme une coulée de laque de Chine, lisse et brillante. Un miroir parfait que vient parfois rayer le sillage d'un phoque ou le dos d'une baleine, comme celle que nous avons vue se pavaner longuement dans le Sud de l’Isafjarðardjup.

Les cols et autres « heiði » (hautes landes) qui permettent de passer d'un fjord à un autre nous ont offert aussi des vues incroyables et de grands moments d'émotion, avec parfois des congères de neige et de glace de cinq mètres de hauteur sur le bord de la piste, dans les Hrafnseyrarheiði.

Il se dégage de ces montagnes une formidable impression de force.

Aucune nuit en juin, c’est le jour permanent. Ciel bleu pur sursaturé ou pinceaux de lumière orangée sur fond de ciel d’ardoise … Le décor céleste est souvent en mouvement, plusieurs fois par jour, un peintre de génie refait la toile de fond.
Longues et minces écharpes de brume à mi-hauteur des montagnes qui font que les sommets, parfaitement dégagés mais déconnectés de leur base, semblent flotter dans l'espace...

La côte de Strandir
Les bois flottés venus de Sibérie viennent s'échouer sur la côte de Strandir.

Dimensions surhumaines des paysages, décors géants pour mettre en scène un opéra de la Terre. Colossales parois de roches noires plaquées de grands névés étincelants, éboulis gigantesques, versants monumentaux striés de mousses jaunes et vertes, cascades par dizaines tombant des plateaux dans les fjords … Que de beauté !

Le Dyrarfjörður
Le Dyrarfjörður.

Première moitié de juin, il n'y avait pratiquement personne. En principe en Islande, nous logeons toujours dans les fermes, mais ici, avec tant de fermes abandonnées, cela n’avait pas été facile de programmer nos étapes et notre itinéraire.

Un soir, au bout du monde, dans le Nord de la côte de Strandir, nous avons dormi dans une ancienne usine de traitement des harengs (Djúpavík), désaffectée depuis 1954.
Sans entretien et soumises aux terribles conditions hivernales, les installations semblent avoir subi une explosion atomique. Mais en vingt ans de travail, un couple de passionnés a réhabilité le bâtiment qui abritait les chambres des ouvrières qui salaient les harengs. Ils en ont fait une grande maison pimpante et chaleureuse, habillée de tôle rouge, où ils vivent toute l'année, terriblement isolés l'hiver, mais accueillant en été les visiteurs de passage.

Nous pensions bien sûr être les seuls, mais nous y avons rencontré ce soir là Barbara et Frank, un couple d'américains de Philadelphie. C'était leur premier voyage en Islande et ils n'y passaient que douze jours. Ils avaient choisi de négliger tous les standards touristiques que conseillent les guides pour se perdre dans ce bout du monde improbable dont ils avaient découvert l'histoire sur internet. Des gens peu ordinaires, assurément, pour faire ça ...
Nous avons en quelques heures échangé tant de convergences dans tant de domaines que des liens d'amitié nous relient maintenant, de part et d'autre de l'Atlantique. Nous nous reverrons, en Islande peut-être, ou alors à Nice, ou à Philadelphie ...

Dans les fermes, nous étions la plupart du temps les seuls hôtes de passage, et les premiers de la saison estivale. Le « guestabók » (livre d'or) mentionnait souvent un dernier passage fin août ou en septembre de l'année précédente. Chez des gens aussi isolés, l’accueil n'en était que meilleur. Nous avons eu des rencontres chaleureuses et des discussions passionnantes avec plusieurs de nos hôtes qui faisaient tout pour bien nous recevoir. Que de gentillesse et d'hospitalité !

Une fois, à la ferme de Heydalur au fond du Mjóifjörður, une petite dame aux cheveux blancs et courts nous a mis jusqu’à vingt choses différentes sur la table au breakfast (dont deux gros pains au sésame et au je-ne-sais-quoi, tout chauds sortis de son four à 8 h du matin !). Merci Madame de Heydalur, on pense à vous souvent ...

Les petits-déjeuners sont pantagruéliques en Islande, c'est le repas principal, on ne mange presque rien à midi.

Un peu partout, nous avons été émerveillés par la faune. Des oiseaux par milliers (macareux, guillemots, fulmars, lagopèdes ...), que nous avons pu approcher plus près encore qu'on pouvait en rêver aux falaises de Latrabjarg ou dans les hautes landes.

Macareux
Macareux-moine en haut des falaises de Látrabjarg.

En plusieurs endroits, les colonies de phoques nous ont ravis ! Débonnaires, curieux et espiègles au point de venir nous examiner de près et faire des pirouettes aquatiques devant nous !

La flore n'était pas en reste ... Nous avions peur que le début de juin ne soit un peu tôt, mais ce n'était pas le cas : un enchantement de fleurs un peu partout, silènes, lupins, renoncules, dryas, saxifrages, linaigrettes, pavots arctiques ... des couleurs merveilleuses, des paysages harmonieux et idylliques dans les vallées abritées, contrastant avec des landes dures, sauvages et austères, hérissées de rocs isolés couverts d'un patchwork de lichens multicolores.
Sur ces hauteurs où les chemins sont balisés de cairns séculaires, nous aurions été à peine surpris de voir surgir un troll grimaçant dans la brume glacée.

Nous nous sommes souvent baignés dans des bassins d'eau chaude géothermique à l'odeur de soufre (on adore ça). Il y en beaucoup dans les Vestfirðir, souvent de simples petits "hot pots" creusés dans le sol et entourés de vieilles pierres, à côté des fermes. Certains de ces "laugar" ont mille ans et datent de l’époque de la colonisation de l’Islande par les vikings.
La dame de la ferme de Heydalur dont nous vous parlions tout à l'heure a eu la gentillesse de nous dévoiler le sien, à quelques centaines de mètres de sa ferme, au fond d'un vallon. On s'y est prélassés pendant un moment avant d'aller dormir ...

Parfois ce sont de petits bassins en béton, aménagés au milieu de nulle part, à la faveur d'une source chaude. Des bains perdus au bout du monde, où nous étions absolument seuls en pleine après-midi !
Certes, une fois déshabillé, on ne traîne pas pour entrer dans l’eau … Mais quand on est dedans, quel bonheur ! Par contre, pour sortir, aucun problème, même s’il fait très froid. La chaleur intense stockée par le corps vous donne deux ou trois minutes d’état de grâce : c’est plus qu’il n’en faut pour se sécher et se rhabiller.

Un jour, au cap de Krossnes, tout au bout de la dernière piste de la magnifique côte de Strandir, une incroyable petite piscine bleue d’une dizaine de mètres nous attendait, calme et fumante, à quelques mètres à peine des vagues dans une crique de galets. Cinq degrés dans l'air et 38 dans l'eau ... Sensation de brûlure en y entrant, et puis détente complète au bout de quelques secondes !

Krossneslaug
La petite piscine déserte de Krossneslaug, tout au bout de la piste de la côte de Strandir.

Deux gros icebergs immaculés venus du Groenland tout proche dérivaient au large. Il n'y avait personne, ni baigneur ni gardien, mais le petit local des vestiaires et des douches était ouvert, bien chauffé et d'une propreté parfaite. Papier-toilette en place, distributeur de gel-douche approvisionné.

On croit rêver, nous français, mais c’est ça l'Islande !!! Nous avons mis nos 200 couronnes (2,25 euros) comme indiqué, dans la boîte murale prévue à cet effet, et ce bain chaud du bout du monde est venu s'ajouter à tant et tant de souvenirs merveilleux que nous avons d'Islande, notre pays-passion.


Depuis trente ans, nous sommes allés dans bien des "ailleurs", sous d’autres latitudes. Nous avons plusieurs projets de voyage sous d’autres cieux qui vont – on l’espère – se concrétiser ces prochaines années. Mais l’Islande c’est vraiment spécial. Nous la classons "hors catégories", en quelque sorte.

En y revenant, ce début juin, on se disait dans l’avion : « C'est peut-être la dernière fois ... »

Non, allez … on reviendra ...
            Le carnet jour par jour, illustré de nombreuses photos     >>>>>>>>


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