Vestfirðir jour 8 : en parcourant le grand Ísafjarðardjúp      

Dimanche 12 juin.

Le petit déjeuner à l'hôtel Ísafjörður est un festin luxueux : rien n'est trop beau ni trop bon pour ce buffet où on ne se lasse pas de revenir ... ça ne sera pas la peine de prévoir grand chose pour le pique-nique de midi : nous avons fait le plein jusqu'à ce soir !
Aujourd'hui, nous allons remonter le grand Ísafjarðardjúp ! Cet immense fjord constitue la principale découpe de la région des Vestfirðir. Sa rive Sud, que nous allons suivre, est elle même découpée de nombreux fjords secondaires qui correspondent aux anciennes langues glaciaires issues de la calotte du Gláma, aujourd'hui pratiquement disparue, qui se trouvait juste au Sud.

Le charme de cet itinéraire est justement de parcourir tous ces fjords, pour la plupart complètement déserts et offrant tous des paysages variés.

Selon les passages, la route 61 est goudronnée ou bien en terre mais d'assez bonne qualité, et cet itinéraire est connu des Islandais comme un grand classique que chacun se doit d'avoir fait un jour ... On dit ici : "Faire le Djúp" ! ... "Est-ce que vous avez fait le Djúp ?" (prononcer "Dioup")
Carte Ísafjarðardjúp

Cliquer sur la carte pour l'agrandir (pleine page)
Départ à 9 h d'Ísafjörður sous un ciel clair, faiblement brumeux en haut des pentes, et six petits degrés : c'est carrément le beau temps islandais.

La route 61 contourne le Skutulsfjörður et offre une vue différente sur la ville, avec ses maisons et entrepôts de couleurs vives.
Ísafjörður dans le Skutulsfjörður (fjord du harpon)
A la pointe d'Arnarnes ("le cap de l'aigle"), on réalise l'immensité de l'Ísafjarðardjúp.

Ísafjarðardjúp
On entre ensuite dans l'Alftafjörður ("le fjord du cygne"), un fjord profond et étroit à l'entrée duquel se trouve Suðavík.
Ici, a la fin du 19ème siècle, les norvégiens avaient implanté une station baleinière et une usine de traitement du hareng. L'Alftafjörður est aujourd'hui beaucoup moins peuplé qu'à cette époque. Le seul lieu habité est Suðavík, un petit village de 200 habitants dont l'activité est à 100 % liée à la pêche. L'usine de traitement est spécialisée dans la crevette, et on dit que Suðavík a le revenu par habitant le plus élevé de toute l'Islande.

Mais Suðavík, c'est aussi un village martyr ... Ici, en janvier 1995, une terrible avalanche a emporté 15 maisons, tuant 24 personnes dont de nombreux enfants.
Nous sommes dimanche et comme tous les dimanches le modeste monument qui rappelle la mémoire des disparus a été fleuri. Il est construit sur le site d'une maison détruite par l'avalanche.
Suðavík : monument commémoratif de l'avalanche de 1995
En passant de l'autre côté du fjord, la route 61 offre une vue d'ensemble sur Suðavík au pied des versants immenses qui ont occasionné ce drame.
On voit bien le couloir d'avalanche meurtrier et le quartier détruit qui laisse un vide au centre du village. Les maisons emportées ont été reconstruites dans une zone protégée, un peu à l'écart du centre.
Suðavík
Le cap Kambsnes qui sépare l'Alftafjörður et le Seyðisfjörður offre une belle vue panoramique sur l'Ísafjarðardjúp. On voit ici l'île allongée de Vigur qui est avec Æðey une des deux seules îles habitées de la région. La famille qui y vit pratique l'élevage des moutons et exploite une colonie d'eiders à duvet.

Ísafjarðardjúp : vue vers la côte de Snæfjallaströnd
Là-bas, en face à une dizaine de kilomètres, c'est la "côte des montagnes enneigées", en islandais "Snæfjallaströnd", totalement inhabitée depuis un demi-siècle.
On distingue sur les hauteurs la calotte glaciaire du Drangajökull et le glacier de Kaldalón dans une vallée en auge bien marquée.

Ísafjarðardjúp
Malbik endar ! La route 61 cesse d'être goudronnée lorsqu'elle aborde le Hestfjorður ("fjord des chevaux"). Ce fjord long et étroit est totalement désert, toutes les fermes y ont été abandonnées depuis longtemps et la nature a repris ses droits.
Les versants abrupts sont striés de cascades et des lambeaux de nuages s'étirent parfois à mi-hauteur des pentes, semblant faire flotter les sommets dans l'espace. Cette route est vraiment une splendeur !
Après avoir passé le cap Hvítanes on entre dans le Skötufjörður, tout aussi désert.

Voici Litlibaer, littéralement "la petite ferme". Elle est abandonnée depuis 1969 mais restaurée, elle sert à présent de résidence de vacances à la famille des derniers occupants. La maison est toute petite (la partie habitation ne fait que quatre mètres sur huit). Pourtant, il parait qu'une vingtaine de personnes vivaient ici, essentiellement de l'élevage des moutons et de la pêche.
Comme souvent en Islande dans les fermes d'autrefois, deux appentis servant de cuisine et buanderie sont un peu à l'écart. En dissociant cette "eldhús" ("maison du feu") des pièces d'habitation, on réduisait les risques de voir détruire la maison par un incendie, mais en même temps on privait les habitants d'un peu de chauffage que la cuisine leur aurait procuré ...
Litlibaer
Après cette halte à Litlibaer, c'est la majesté du Skötufjörður qui nous fascine.
La rive Ouest de ce fjord est assurément un des plus beaux endroits des Vestfirðir, un paysage de matin du monde qui nous laisse muets ... roulant à 30 à l'heure sur la petite route côtière. Cette route n'existe que depuis les années 40, elle a été très difficile à construire et a été détruite à maintes reprises par les avalanches et les glissements de terrain.

Skötufjörður
Une halte au fond du fjord (photo ci-dessus) nous vaut une belle attaque de sternes !
Nous sommes habitués aux attaques des sternes arctiques qui défendent leur territoire avec une énergie et une agressivité incroyables.
En général on en plaisante et on tient compte de leurs avertissements pour faire un large détour de manière à ne pas risquer de marcher sur leurs oeufs, posés à même le sol sans le moindre nid. Habituellement, la première attaque en piqué est une charge d'intimidation : cris suraigüs et passage à quelques centimètres de la tête. A la deuxième attaque on a droit généralement au bombardement aérien : largage d'excréments ou de régurgitations verdâtres et odorantes !
Là, nous avons droit à tout cela mais multiplié par dix, puis par vingt ! On n'a jamais vu ça ... on doit être ici, au fond du Skötufjörður, dans leur sanctuaire des Vestfirðir !
Sternes en attaque
Du coup, je me prends au jeu et, calé contre une portière de la voiture, j'essaie de les photographier au moment où à tour de rôle, elles me foncent dessus ... L'écran du numérique est inutilisable en raison du contre-jour, j'ai donc l'œil rivé au viseur, appareil levé vers le ciel, et je ne vois pas grand chose de ce qui est "hors champ". Marie-Françoise me protège en levant au dessus de ma tête un bâton de randonnée ...
C'est alors que je ressent un coup violent et une douleur vive sur le sommet de la tête ! Instant de stress ... : elle m'a piqué !!!
Repli immédiat hors de la zone à risques, et mon infirmière de bord, examinant mon crâne à travers les cheveux (heureusement j'en ai beaucoup) m'annonce : "Et bien, tu as une belle entaille !"
Effectivement, quelques instants plus tard, le mouchoir en papier avec lequel je m'essuie est strié de rouge et de vert ... Le rouge, c'est mon sang, et le vert, très odorant, c'est du vomi de poisson du fjord ... ! Un parfum de chez "Boréal ... parce que je le vaux bien", non ?
Sterne ... impact !
Après la longue remontée du Skötufjörður on arrive au cap Ögurnes. C'est ici qu'on est le plus près de la rive Nord de l'immense "Djúp". A sept kilomètres en face, la côte de Snæfjallaströnd aligne ses vallées glaciaires suspendues et ses roches noires. En islandais, Snæfjallaströnd signifie "la côte des montagnes enneigées". L'endroit semble extrêmement inhospitalier et plus personne n'y vit depuis longtemps. Pourtant, quelques noms entre parenthèses sur la carte font mention de fermes abandonnées.

Depuis le cap Ögurnes, vue sur la côte de Snæfjallaströnd
Ögur
La route 61 redevient goudronnée avant d'arriver à Ögur, à la pointe du promontoire séparant le Skötufjörður et le Mjóifjörður. Ici se trouve la plus importante ferme du "Djúp", accompagnée de son église.

Pendant des siècles, Ögur était la ferme d'une puissante famille. Jusqu'aux années 40, la route venant de l'Est se terminait ici et un ferry transportait gens et voitures jusqu'à Ísafjörður.

A Ögur, les huîtriers-pies prennent leur temps et vont à la plage à pied : on s'arrête donc pour les laisser passer.
Un peu plus loin, au niveau de la ferme de Strandsel, des phoques se prélassent sur les rochers à marée basse.

Nous descendons sur la rive pour y pique-niquer et passons un moment avec eux ...

Allez donc savoir pourquoi nous aimons les phoques à ce point ? Ceux-ci sont différents de "nos" phoques d'Ytri Tunga (Snæfellsnes), mais bien sympathiques tout de même.

Juste en face, on voit la vallée de Kaldalón où s'achève une langue de la calotte glaciaire du Drangajökull. C'est là que nous allons demain ...
Phoques Mjóifjörður
Le goudron fait place à une route en terre pour la remontée du long et étroit Mjóifjörður. En face, des lambeaux de nuages sont restés accrochés à mi-pente. Plusieurs fines cascades passent en dessous et dessinent des fils argentés.

Nous ne rencontrons personne sur ce trajet. Peu avant d'atteindre le fond du fjord, un panneau indique la direction de la ferme d'Heydalur qui est située dans un vallon en pente douce, un peu à l'écart du fjord.

Heydalur est notre étape pour ce soir, mais il n'est que 15 heures. Avant d'aller visiter les environs, nous allons nous présenter aux propriétaires ...
La ferme de Heydalur dans le Mjóifjörður
Nous sommes très cordialement accueillis par Stella Guðmundsdóttir, une petite dame aux cheveux blancs et courts, un peu surprise de nous voir arriver si tôt.
Sous réserve que nous ayons tout bien compris, Stella était institutrice ou directrice d'école à Kópavogur, dans la banlieue de Reykjavik. A présent à la retraite, elle s'occupe de la partie hébergement dans cette ferme qui est celle de ses ancêtres.

Elle nous montre notre coquette chambre avec salle de bain, en nous expliquant que ce petit bâtiment au toit et aux murs de tôle ondulée était autrefois une étable. Pendant que nous rentrons nos sacs dans la chambre, elle s'empresse de nous installer une table de jardin et des chaises sur la terrasse devant notre porte, au cas où nous voudrions passer ici le reste de l'après-midi ... et elle ajoute en nous montrant le fond du vallon en contrebas de la ferme que nous trouverons là-bas un "hot pot" naturel où nous pourrons nous baigner ! Vraiment sympa, non ?
Nous voici repartis en balade pour le reste de l'après-midi. Nous allons à Reykjanes, à la sortie du fjord suivant qui s'appelle l'Ísafjörður ... (rien à voir avec la ville d'où nous sommes partis ce matin, à 130 km d'ici !).
En Islande, les noms de lieux ne sont pas des noms propres plus ou moins abstraits. Ce sont tout simplement des noms qui décrivent les lieux ! Reykjanes est un toponyme facilement traduisible : "Reyk" : les vapeurs, et "nes" : la pointe, le cap ... C'est donc parti pour le cap des vapeurs !

Après la traversée du petit col d'Alftaborgir qui sépare les deux fjords, la route en terre n° 633 longe la côte et on arrive vite aux premières sources chaudes qui forment de belles palettes de couleurs avant de se jeter dans le fjord.
Sources brûlantes dans l'Ísafjörður (route 633 vers Reykjanes)
Reykjanes, c'est un gros point sur la carte mais en fait il n'y a ici que quelques bâtiments d'une ancienne école devenue hôtel d'été, avec une grande piscine dont l'eau chaude n'a pas dû être amenée de bien loin ... En effet, dans les collines avoisinantes et jusque sur les plages et dans les baies, ça fume de partout !

Il y a même une crique où l'eau de mer est chauffée par les sources chaudes de la plage. La baie s'appelle "Hveravík" : "la baie bouillante" ! Un moment nous sommes tentés par l'idée de nous y baigner, mais près du bord c'est trop chaud et l'entrée dans l'eau est difficile car le rivage est hérissé de cailloux pointus ... Dommage, car ça doit être marrant de se baigner dans une mer chauffée !
Reykjanes
Reykjanes : Hveravík
En quittant Reykjanes, la route 633 longe le fjord.
Marie-Françoise pousse un cri : ehhh ! une baleine !

Oui, c'est bien une baleine qui se pavane au milieu de l'Ísafjörður !

Pendant dix minutes nous assistons à son lent ballet d'apparitions et de plongées. C'est beau ...
Baleine près de Reykjanes, dans l'Ísafjörður
De retour à la ferme d'Heydalur, nous allons nous doucher avant d'aller nous baigner dans le "hot pot" que Stella, notre hotesse, nous a signalé tout à l'heure. Il se situe au fond du vallon en contrebas de la ferme, mais de l'autre côté de la rivière. Stella nous a conseillé de prendre la voiture pout traverser le gué, et bien qu'il n'y ait que quelques centaines de mètres à parcourir c'est ce que nous faisons car nous n'avons pas trop envie de traverser cette eau glacée à pied.

Le "hot pot" d'Heydalur est un des plus beaux et des plus authentiques que nous ayons jamais vu en Islande. On se déshabille à l'abri du vent dans une minuscule cabane en planches, et puis on ne traîne pas pour parcourir les cinq ou six mètres qui nous séparent de l'eau. Le bain naturel est entouré de vieilles pierres, l'eau transparente est exactement à la bonne température, 38 degrés environ, sans le moindre tuyau de régulation. Dans l'air frais de cette fin de journée, nous passons une bonne demi-heure dans ce "laug" séculaire où nous ont précédé des générations d'Islandais.
Heydalur, laugar
Retour à la ferme avec cette sensation de bien-être et de lassitude que donne un bain très chaud et prolongé.

Nous nous préparons une soupe sur le camping gaz et un pot de skyr à la myrtille vient faire le dessert.

Les chevaux d'Heydalur viennent nous dire un petit bonsoir, et puis le silence s'installe dans la nuit froide et lumineuse des grands fjords.

Dans le sommeil qui nous gagne en quelques minutes, les images, les bruits, les sensations de cette belle journée se bousculent puis s'évanouissent ... L'immensité des fjords, le bruit des roues sur la piste, les cris des sternes, l'odeur des sources chaudes de Reykjanes, la tièdeur du "hot pot" au fond du vallon, ... l'Islande des Vestfirðir.
Chevaux d'Heydalur
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