Vestfirðir jour 3 : Traversée du Breidafjörður, île de Flatey      

à Stykkishólmur
Mardi 7 juin.

Nous avons réservé notre passage sur le ferry "Baldur" qui fait deux fois par jour la traversée du Breidafjörður avec une escale à l'île de Flatey.

Le ferry est déjà à quai mais il n'est même pas 8 heures et l'embarquement n'est prévu qu'à 9 heures, ce qui nous laisse le temps d'aller admirer la vue depuis la colline qui domine le petit port.

La traversée du golfe doit durer environ trois heures, mais nos projets sont un peu plus compliqués ... En effet, nous ne sommes pas pressés et nous voudrions passer la journée sur la petite île de Flatey, au beau milieu du "large fjord" (c'est le sens du mot "Breidafjörður").
Breidafjörður

Cliquer sur la carte pour l'agrandir (pleine page)
Le problème, c'est que le débarquement des voitures est interdit sur Flatey ...

Nous allons donc exposer nos souhaits au marin qui supervise l'embarquement des voitures. La solution lui paraît évidente : lorsque nous débarquerons (en piétons) à Flatey, nous lui laisserons la clef de la voiture et il la débarquera lui-même en notre absence au terminal de Brjánslækur, dans les Vestfirðir.
Le ferry faisant un deuxième aller et retour dans la journée, nous ré-embarquerons à Flatey à 17 h 45 pour finir notre traversée et là, le marin nous rendra la clef de la voiture. Nous devrions donc - en principe - la retrouver à l'arrivée sagement garée près du débarcadère de Brjanslaekur ...


Il faut être en Islande pour faire ce genre de choses en toute confiance ! Confier la clef de la voiture, chargée des bagages et de tout le nécessaire des vacances, à un inconnu. Il ne nous viendrait pas à l'idée d'accepter ce genre de proposition dans un autre pays, mais nous sommes en Islande, c'est toute la différence !
C'est donc sur une simple poignée de main que l'affaire est ainsi conclue, et nous faisons entrer notre "voiture des pompiers" dans la cale du ferry où elle rejoint quatre autres voitures et deux petits camions eux aussi en partance pour les Vestfirðir.
Nous voici sur le pont au moment où le ferry s'éloigne de la côte sur une mer lisse comme un lac.

Les montagnes enneigées de la péninsule de Snaefellsnes se détachent à l'arrière, tandis que devant nous, c'est un dédale d'îles et d'îlots qui jalonne notre route.

Il y en a, dit-on, 2700 dans ce "large fjord" qui est un des hauts-lieux de la colonisation de l'Islande par les vikings, souvent cité dans les Sagas. Une des plus célèbres, la Saga de Gisli Súrsson, a pour cadre les Vestfirðir.
En quittant Stykkishólmur
Au débarcadère de Flatey
Après une traversée sans histoire, nous voici à 10 h 45 au débarcadère de l'île de Flatey où le ferry ne s'arrête que quelques minutes. Seules cinq personnes débarquent avec nous, un japonais solitaire bardé d’appareils photos, un écossais harnaché d’un lourd sac à dos, et un trio anglo-américain.

Flatey (qui signifie "l'île plate") a été occupée dès l'époque de la colonisation (10ème siècle) et est restée un important foyer culturel jusqu'à la fin du 18ème siècle. Elle était le siège d'un monastère où sont nés de grands trésors littéraires, le plus célèbre étant le Flateyjarbók, une compilation de Sagas aux enluminures magnifiques. Cet ouvrage remarquable a été longtemps conservé (confisqué ?) par le Danemark, mais restitué (enfin) à l'Islande en 1971, il est aujourd'hui conservé comme un trésor à l'Institut Árni Magnússon de Reykjavík.
La petite île de Flatey a été désertée au milieu du 20ème siècle par la plupart de ses habitants. Aujourd’hui, seules deux familles y vivent en hiver et une dizaine en été.
L'île est protégée et a conservé son charme d'antan, le temps semble s’y être arrêté.

A quelques centaines de mètres du débarcadère, le hameau regroupe de petites maisons colorées qui illustrent ce à quoi devaient ressembler les villages islandais au 19ème siècle.
Flatey
Un peu à l'écart sur un tertre, l'église domine le hameau.

A l'intérieur du petit édifice, des fresques murales illustrent les métiers traditionnels des îliens. Les visages expressifs et âgés montrent les tanneurs de peaux de phoque, les pêcheurs, les lavandières ...

En montant à la minuscule galerie du premier étage, on découvre un petit harmonium.
Il fait froid dans la petite église, mais Marie-Françoise y fait résonner quelques mesures de Bach dont la simplicité semble faite pour cet instrument au si joli nom, cet instant de bonheur et ces lieux si charmants ...

Le piano en gore-tex ... pourquoi pas ?
L'église de Flatey
Dans l'église de Flatey Dans l'église de Flatey
Pas besoin de tondeuse à gazon à Flatey : les moutons en liberté broutent un peu partout et jusque dans le petit cimetière qui jouxte l'église. Notre passage ne semble pas déranger les agneaux dont la seule préoccupation du moment est de téter frénétiquement leur mère en remuant à toute vitesse leur petit bout de queue.
Un peu plus loin, isolée dans un pré, voici la bibliothèque de l'île, une minuscule maisonnette en bois de trois mètres sur quatre. Sur ce petit espace sont réunis les symboles forts de la société traditionnelle islandaise : la maison, les moutons, la religion et la culture ...
Moutons à Flatey
La bibliothèque de Flatey
On quitte le hameau pour entreprendre le tour de l'île à pied. A quelques centaines de mètres du village, ce sont d'abord les falaises à oiseaux qui retiennent notre attention.
Nous y passons une bonne heure en compagnie des mouettes tridactyles qui nichent sur les replats rocheux. Un sentier mal tracé qui longe le pied des escarpements rocheux permet d'admirer à quelques mètres à peine la finesse de ces oiseaux de mer. La grâce de leur envol et de leur retour est une véritable perfection esthétique.

Nous retrouvons ici les trois voyageurs qui ont débarqué en même temps que nous ce matin. Ils sont bardés d'appareils photos avec téléobjectifs et photographient les oiseaux en vol ...
Mouettes tridactyles à Flatey
Un peu plus loin, c'est le domaine des guillemots à miroir. Ce bel oiseau est assez rare en général mais il niche couramment ici, sur Flatey.

Il se remarque tout de suite avec son plumage noir orné d'un "miroir" blanc sur les côtés, les pattes et l'intérieur du bec rouge vif.
Guillemot à miroir
En avant de l'escarpement rocheux, ce sont les cormorans et les fulmars qui jouent les rois du ciel, tandis que les eiders en petits groupes sont plus calmes tout en bas, se dandinant en famille au bord de l'eau.

Nous ne sommes que début juin mais certaines canes-eider ont déjà leurs poussins qui les suivent à la queue leu-leu ...

L'huîtrier-pie observe ce spectacle en attendant d'aller sur la plage déguster son plateau de fruits de mer quotidien.
Huîtrier-pie et eiders
Il n'est pas possible de faire le tour complet de l'île en suivant la côte car toute la pointe Nord est une réserve d'eiders et ces oiseaux sont actuellement en pleine période de nidification et de ponte. Il n'y a pas de clôture mais un écriteau explique que l'accès à cette zone est interdit pour assurer la tranquillité nécessaire à la colonie.
Seuls les habitants de l'île y ont accès, pour prélever discrètement une petite partie du plus précieux duvet du monde que mesdames eiders s’arrachent du poitrail pour en tapisser leur nid. Cette récolte du duvet est une tradition séculaire en Islande, assurant un revenu complémentaire aux fermiers qui ont la chance d'avoir une colonie d'eiders nichant sur leurs terres.

C'est du nom de cet oiseau (en fait une variéré de canard sauvage) que vient le mot français "édredon", transcription phonétique de "eider down" (duvet d'eider). Malgré l'apparition des garnitures de couettes en fibres synthétiques, rien n'égale les qualités du duvet d'eider, et une couette en véritable duvet d'eider reste aujourd'hui "la Rolls de la couette" (avec un prix en rapport ... !)
Maison à Flatey
Le vent de plus en plus froid et humide nous incite à revenir vers le hameau pour pique-niquer à l'abri d'une maison rouge. Alors que nous terminons notre casse-croute, un petit crachin glacé se met à tomber et notre abri, efficace jusque là pour nous protéger de la bise, ne suffit plus du tout ...

Nous sommes rejoints par les trois personnes rencontrées sur la falaise qui ont elles aussi cédé devant les conditions atmosphériques, et nous faisons un peu mieux connaissance. Michael et Denise sont mariés et vivent en Floride. Ils sont accompagnés d'Eileen qui est la soeur de Michael et vit en Angleterre. Comme leur matériel semblait l'indiquer, tous trois sont passionnés par les oiseaux, c'est ce qui a motivé leur voyage en Islande et leur venue aujourd'hui sur l'île de Flatey.
Comme la pluie glacée semble se confirmer, on décide d'un commun accord d'aller voir dans le hameau s'il est possible de poursuivre notre conversation devant une boisson chaude. Le tour est vite fait car il n'y a qu'une quinzaine de maisons et apparemment pas de bar ni d'auberge ... C'est alors que Michael remarque près de la porte d'une maison une petite plaque sur laquelle est représentée une tasse de café. On frappe à la porte et une jeune femme vient nous ouvrir. On se présente et on lui explique l'objet de tous nos désirs. Elle sourit en nous voyant sous nos capuches dégoulinantes, elle nous dit que « c'est fermé » ... mais que « nous pouvons quand même entrer ... »

Nous quittons nos chaussures et nous voici donc chez Kristín, qui vit ici avec son petit garçon Stykki ... Pendant que Kristín nous prépare du thé et du café, Stykki (qui doit avoir à peu près cinq ans) entreprend des travaux d'approche de notre table en nous montrant ses jouets. Mais ses manoeuvres agacent visiblement Kristín qui pense qu'il nous importune avec son chalutier en plastique ! En même temps qu'elle nous apporte nos tasses, elle le dote donc d'un verre de lait et d'un grand sandwich au skyr et au concombre, et l'installe à une petite table à l'autre extrémité de la pièce. Mais l'attraction que représente notre visite est trop forte : dès que sa mère a quitté la pièce, Stykki vient s'attabler avec nous, son sandwich au concombre bien en main et son verre de lait devant lui !
Une heure de pluie violente et glacée pendant laquelle nous remplirons plusieurs fois nos tasses et ferons plus ample connaissance avec Michael, Denise et Eileen. Ce sont des passionnés d'ornithologie et ils nous parlent de leurs voyages dans d'autres îles à oiseaux, les îles Shetland au Nord de l'Ecosse, les îles Feroe plus au Nord en direction de l'Islande. Ils sont même allés aux Orcades et aux Falkland dans l'hémisphère Sud pour voir et photographier les oiseaux !
Nous, on leur parle de notre balade sur l'île ensablée d'Ingólfshöfði, sur la côte Sud, où nous avions été émerveillés par les milliers de macareux qu'on pouvait approcher presque jusqu'à les toucher, et par les grands labbes qui tournoyaient dans le ciel et nous attaquaient en piqué pour protéger leurs poussins. Ils notent tous nos renseignements pour trouver le chemin et prendre la charrette du fermier du coin qui fait traverser les marécages pour atteindre ce paradis des oiseaux ...
Flatey
Comme nous, Michael, Denise et Eileen sont en route pour les fjords du Nord-Ouest. On apprend qu'on les retrouvera après-demain dans le secteur des falaises de Latrabjarg et qu'ils doivent loger, comme nous, à la ferme de Breidavík.

La pluie a cessé maintenant. On remercie Kristín pour son accueil et ses boissons chaudes et on part finir le tour de l'île. Stikki pleurniche : nous étions son attraction du jour et il n'a pas envie de nous laisser repartir !

Il reste deux heures avant le ferry. Nous laissons nos amis revenir aux falaises à oiseaux et nous partons sur le sentier qui longe les côtes Sud et Est de l'île. Il y a de belles vues sur le Breidafjörður sous un ciel d'acier typique de l'Islande. Cette épave est échouée là sans doute depuis fort longtemps. La mer ne doit pas être toujours d'huile à Flatey !
17 h 45 : le ferry "Baldur" est de retour et nous embarquons pour finir de traverser le Breidafjörður. A peine sur le pont, notre marin de ce matin vient nous remettre les clefs de la voiture et nous confirmer qu'elle nous attend au débarcadère.
Cette deuxième partie de la traversée est plus éprouvante : de longues ondulations nous donnent une énorme nausée et on passe l'essentiel du voyage à essayer de la contenir en scrutant l'horizon à travers les baies vitrées. Heureusement, il ne faut guère plus d'une heure pour atteindre le ponton de Brjanslækur où nous débarquons avec un teint grisâtre ... Pffftttt ! ... mais aussi avec un sourire de satisfaction en voyant notre Jimny rouge garée devant la jetée.
Il n'y a pas de village à Brjanslækur, juste un débarcadère. C’est ici que Flóki Vilgerðarson, l’un des pionniers découvreurs de l’Islande, a nommé le pays "Ice land" ("Terre de glace") après un premier hiver terrible où tout son bétail avait péri. Juste en contrebas du débarcadère on peut voir les ruines de sa ferme "Flókatóftir", seuls vestiges de son échec puisqu'il est retourné en Norvège en maudissant l'Islande.

Notre hébergement de ce soir n'est qu'à cinq kilomètres d'ici sur la route 62.

La côte est déserte ici, on ne peut pas rater la ferme de Rauðsdalur, sur ce rivage appelé Barðaströnd, réputé pour être plutôt inhospitalier (froid, venté et ... hanté !).
La côte de Barðaströnd, fjords du Nord-Ouest
Rauðsdalur est une vraie ferme avec des moutons, des vaches et des chevaux, mais le propriétaire a aussi un atelier de réparation ou d'équipement de gros 4x4. Plusieurs "monstres" équipés de roues de 40 pouces sont garés devant la porte.
Nous sommes logés dans une grande maison indépendante, à une cinquantaine de mètres de la ferme. Notre chambre est petite mais coquette, avec une vue magnifique sur le fjord. Il n'y a pas d'autres voyageurs et nous avons une superbe cuisine équipée et un grand salon pour nous tous seuls ...
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