Jour 6 (1°) : Archipel des Sjuøyane : débarquement et traversée de Martensøya      

20 juillet.

Courte "nuit". Réveil en douceur à 7 h avec le souvenir des images somptueuses de la colonie de morses de Lågøya, sous le soleil de minuit. Pendant notre sommeil, le Grigoriy Mikheev, lui, n’a pas dormi … Nous voici ce matin à 50 miles nautiques au Nord-Est de Lågøya. On navigue à présent autour du petit archipel des sept îles, les Sjuøyane.
Les Sjuøyane, ce sont les îles les plus septentrionales de l'archipel, tout au Nord-Est, par 80° 32' N et 20° 31 E. Ce sont aussi les dernières terres avant le pôle.
Plein Nord, droit devant, le point par où passe l'axe de la terre n'est qu'à 1000 km ... Mille kilomètres d'océan glacial arctique et de banquise.

Particulièrement isolées, ces îles sont peu connues. Leur cartographie marine est encore par endroits imprécise, quant à leur cartographie terrestre, elle n'existe qu'à l'état d'ébauche.

Sitôt levés, nous voici donc sur le pont avant, en vue directe de ce petit groupe d'îles qui forme les Sjuøyane. Le navire avance lentement sur une eau lisse comme un miroir, sans un bruit, comme s'il ne voulait surtout pas déranger la solitude extrême de ces lieux.
Navigation dans l'extrême Nord de l'archipel du Savalbard
Martensøya Nous sommes vite rejoints par deux autres compagnons de voyage. Personne ne parle. Ce que nous partageons en ce moment, les mots n'y ajouteraient rien .... Quelques minutes après le réveil, ce moment est un peu magique, entre rêve et réalité. Ces terres émergées sont magnifiques sous le soleil, et paradoxalement, alors que nous sommes beaucoup plus au Nord qu'hier, la banquise est inexistante ici !
Autour du petit-déjeuner, Tarik propose de réaliser ce matin une "première" : un débarquement sur l'île de Martensøya, l'île la plus à l'Est des Sjuøyane, une terre vierge, où personne ne débarque jamais ...
L'idée en elle-même est un peu grisante. Dans notre monde où tout ou presque fait partie du "village planétaire", le vrai luxe c'est peut-être cela ... Comme quand on fait les premières traces sur la neige tombée dans un jardin, c'est un privilège rare que de poser le pied sur un sol vierge de toute empreinte humaine !
Le Grigoriy Mikheev est maintenant au mouillage devant Martensøya, la mer est comme une laque de Chine.

Au bout du câble de la grue, les zodiacs quittent le pont avant et se posent sur la surface de l'eau comme des libellules noires. Le petit sifflement du treuil électrique accentue encore cette impression.

Discussion avec les marins … L'idée serait de débarquer dans cette magnifique baie qu'on voit devant nous, sur la côte Sud de l'île, pour traverser à pied jusqu'à la côte Nord. Puis le navire récupèrerait les zodiacs et ferait le tour de l'île dans la matinée pour venir nous reprendre de l'autre côté, au terme de notre randonnée.
Mise à l'eau des zodiacs
C'est parti ! Ah … qu'on aime ces moments intenses des départs en zodiac ! Des moments magiques où on glisse à vive allure vers une côte inconnue, le vent dans le visage, la main cramponnée au cordage qui borde le boudin pneumatique sur lequel nous sommes assis.

Devant nous : une terre mystérieuse à découvrir … Derrière : un long sillage blanc d'écume qui nous relie comme un fil de vie au navire … Le fil s'allonge ... puis se casse, le Grigoriy Mikheev devient tout petit, au loin. Le zodiac n'est plus maintenant qu'un minuscule point noir, largué dans l'immensité de l'arctique …

On se dirige vers une baie tranquille qui semble bordée par une plage de sable clair.
En zodiac vers Martensøya
Débarquement sur Martensøya Il n'existe pas de carte marine détaillée de ce secteur, c'est la raison pour laquelle le Grigoriy Mikheev a mouillé loin au large.
Même en zodiac, malgré notre très faible tirant d'eau, on approche prudemment dans les cent derniers mètres.
On finit au ralenti, deux d'entre nous étant chargés de surveiller à l'avant la remontée du fond …

Ce débarquement sur Martensøya est sans doute le plus beau de tout notre périple autour du Spitzberg. Cette eau est littéralement du cristal ! Avec dix mètres d’eau en dessous de nous, dans une transparence vert turquoise presque irréelle, on voit les rochers colorés du fond comme si on pouvait les toucher ! Ça donne des envies de baignade … vite dissuadées lorsqu’on laisse traîner une main dans l'eau : elle doit être proche de zéro degré ici !
La plage sur laquelle nous débarquons est une surprise en elle-même : une vraie plage de sable clair très fin … On prélève un échantillon pour Alain, un ami arénophile qui s'enorgueillit à juste titre de posséder des sables de tous les coins de la planète.
De tous les coins … ou presque …, car nous lui avons demandé avant notre départ : il n'a pas encore d'échantillons de sables du haut arctique, aucun sable du Spitzberg !

C'est un grand plaisir que de lui ramener ce sable, particulièrement beau et pur, prélevé par 80° 32 N sur la dernière terre avant le pôle !
Sur les Sjuøyane, les roches sont granitiques et l'érosion poussée à l'extrême produit cette poudre de diamant qu'on ne se lasse pas de laisser glisser entre nos doigts …
Le sable de Martensøya, vu à la loupe binoculaire (photo Alain Couette)
Cliquer sur la photo pour voir quelques grains en macro
La plage est bordée d'un étang où les tempêtes ont déposé quelques troncs d'arbres venus sans doute de la lointaine Sibérie.

En attendant nos compagnons, on éprouve le besoin de faire quelques pas pour prendre la mesure de l'immense solitude de ces lieux ...
Martensøya
Martensøya Derrière la plage, nous marchons maintenant sur un plateau d'une aridité incroyable. C'est un désert extrême, où pas un végétal herbacé ne parvient à pousser !
Le sol est parsemé de boules de granite qui sont comme prises dans une gangue de ciment naturel. On ose à peine imaginer les conditions qui doivent régner ici pendant presque toute l'année ! ça doit être effrayant !

Seule vie qui s'accroche sur ce monde minéral : quelques mousses noires, et des lichens, noirs aussi pour la plupart.

Les lichens sont vraiment les pionniers de la vie ! Ce sont des organismes étranges, ou plutôt une association entre deux organismes : un champignon et une algue qui dépendent étroitement l'un de l'autre.
En fait, ce champignon et cette algue sont des associés de l'extrême ! Aucun des deux ne pourrait survivre seul ici, leur vie et leur développement dépendent de cette symbiose, où chacun apporte à l'autre ce qui lui manque. Le champignon fournit un support qui permet à l'algue de s'accrocher et la protège contre le dessèchement ; l'algue quant à elle synthétise et sécrète une substance qui est utilisée comme nourriture par le champignon.
C'est un émerveillement de voir comment la Vie a réussi à réunir et à associer ces deux formes primitives pour triompher des milieux les plus hostiles sur la planète. Il y a des gens qui parlent à dieu ... Moi, de temps en temps, je parle à la Vie ... Alors ici, au passage, je lui dis : « Bravo, la Vie ! ».

Au cours de nos randonnées précédentes, nous avions observé des lichens colorés, plaqués comme des croûtes dures sur les rochers. Ces lichens en croûtes (on dit "crustacés") ne ressemblaient en rien à ceux d'ici, qui sont plutôt en feuilles. Par endroits, ils forment des feuilles noires et froissées, on dirait des milliers de petits morceaux de papier brûlé qui jonchent le sol à perte de vue. Ces lichens noirs, dits "foliacés", sont riches en protéines. Ils représentent une nourriture recherchée par les rennes qui parviennent à les trouver même sous la neige et la glace, dans l'obscurité hivernale.
Arrivés au centre de l'île, nous nous séparons en trois groupes qui vont emprunter trois itinéraires différents pour se retrouver sur la côte Nord.

Delphine va guider le groupe le plus intéressé par les oiseaux, dont elle est une experte. Gérard va accompagner aujourd'hui les "marcheurs méditatifs".

Quant à nous, nous partons avec quelques autres sous la conduite de Tarik pour un itinéraire un peu plus long, plus pentu aussi puisqu'il nous mène vers un col où subsistent de grands névés permanents qui prennent une couleur nacrée sous un ciel à présent un peu voilé.
MF à Martensøya
Magnifique balade qui nous permet de prendre de la hauteur et d'embrasser du regard des panoramas grandioses sur les Sjuøyane. Sentiment de se promener sur le dessus du globe, gavés d'air pur et d'immensité
Martensøya, archipel des Sjuøyane
Sans légende La redescente est un peu laborieuse (surtout avec des bottes en caoutchouc ).
La marche sur les névés est facile, mais ce sont leurs bordures qui causent quelques difficultés car tout s'effondre au contact des rochers qui captent un peu de chaleur solaire. A deux reprises, mes jambes disparaissent dans un trou glacé !

Plus en aval, c'est une progression en équilibre dans un chaos de gros blocs qui nous attend.

Un vieux renne faisant sa mue y a laissé ses bois : Bien sûr, je ne vais pas rater ce clin d'œil cornu qui fait pendant à celui que j'avais fait en Islande avec une côte de baleine, l'été dernier, dans la péninsule de Snaefellsnes !
Enfin nous arrivons en bas de pente, au loin on voit la grande baie où nous devons retrouver nos compagnons. Déjà, les silhouettes minuscules des premiers arrivés apparaissent sur la plage !
Au regroupement, ce ne sont que pommettes rouges et sourires enthousiastes ! Les compagnons de Delphine ont vu un trio de labbes parasites qui leur a fait un grand cinéma : le coup de l'aile cassée traînant sur le sol, une mise en scène extraordinaire destinée à éloigner les intrus le plus loin possible du nid !
La plage où nous arrivons est immense. A une quinzaine de mètres de la mer, elle est encombrée d'une ligne de troncs d'arbres flottés, amoncelés là par les courants et les grandes marées. Il y a là des troncs de toutes les tailles et de tous les âges, certains sont usés par la mer, par la glace et sans doute aussi par de multiples échouages depuis des années.
Plage Martensøya
Il y aussi, malheureusement, des morceaux de filets de pêche et des flotteurs qui ont dérivé jusqu'ici depuis ... on ne sait où ! En quelques minutes, le ramassage s'organise : des lambeaux de filets à moitié pris dans le sable sont récoltés et mis en tas. Nous les emporterons tout à l'heure en zodiac à bord du Grigoriy Mikheev et ils seront débarqués dans les conteneurs à ordures du port de Longyearbyen à la fin de notre périple. Ces gestes simples contribuent à rendre à ces lieux leur virginité et surtout à éviter que des rennes ne s'y coincent les pattes ou les bois, au péril de leur vie.

Tous nos compagnons de voyage ont maintenant rejoint notre plage du bout du monde, mais point de Grigoriy Mikheev ni de zodiacs en vue ... Nous étions pourtant convenus d'un rendez-vous ici, carte à l'appui ... On patiente quelques minutes en scrutant l'horizon, mais rien ne vient ... ! Nous ne nous imaginons pas vraiment en "robinsons" de l'arctique, ça manque sérieusement de noix de coco par ici !
Tarik appelle le navire par radio ... C'est Georgy Zelenin, le second du capitaine, qui répond dans un anglais slavisant, que «eux aussi s'étonnaient de ne pas nous voir aux jumelles» et qu'ils pensaient «que nous avions pris du retard dans la traversée de l'île». !

En fait, il y a eu méprise complète sur la baie du rendez-vous ... la faute aux cartes peu précises, sans doute. Toujours est-il que le Grigoriy Mikheev est au mouillage à quelques miles d'ici, dans une autre baie hors de vue, derrière un promontoire de collines.
Nos coordonnées GPS sont transmises et Georgy nous annonce qu'ils se mettent en route et seront là dans une heure !
Archipel des Sjuøyane
Bois flottés à Martensøya En attendant, nous avons tous plus ou moins pris position sur les troncs d'arbres, au soleil. Assis, ou bien affalés façon transat, avec deux ou trois énormes rondins en guise de cale-dos et d'oreiller !

C'est dans ce contexte que Tarik, Gérard et Delphine, nous voyant si confortablement installés, proposent d'ouvrir "la première session de l'université de l'arctique à Martensøya" !

Rien de tel en effet pour passer le temps sur cette plage du bout du monde ! Tarik définit la règle du jeu : nous pouvons poser toutes les questions qui nous viennent à l'idée à propos de l'arctique : nos trois accompagnateurs vont essayer de jouer à "réponse à tout" !
Et c'est parti : très vite les questions fusent, sérieuses ou saugrenues, fondamentales ou inattendues, le tout dans le plus grand désordre ou par associations d'idées ... A ce jeu de « questions-réponses », Tarik, Gérard et Delphine s'entendent à merveille, un regard ou un sourire leur suffisent pour se renvoyer la balle et se passer le relais. Devant la classe assise en désordre ou affalée parmi les troncs de bois flotté, nos trois naturalistes enchaînent explications sérieuses, anecdotes et plaisanteries. Si la vulgarisation a ses lettres de noblesse, en voici une brillante démonstration. A cette école, impossible d'être mauvais élève !

C'est presque à regrets qu'on doit quitter l'amphi de plein air ! Le Grigoriy Mikheev est apparu au large et déjà deux points noirs foncent vers la côte : voilà les zodiacs !

Retour au navire vers 15 h, l'estomac dans les talons. Les robinsons de Martensøya font honneur au repas que Clare et Beverley ont gardé au chaud. Leurs desserts sont toujours aussi bons : aujourd'hui ce sont des brownies "maison" (il faudrait plutôt dire "bateau" !) agrémentés d'une crème … anglaise ! (of course !).
Le Grigoriy Mikheev

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