Jour 5 : Geysir - Gullfoss - Piste du Kjölur - Kerlingarfjöll     


Dimanche 6 Juillet - A 8 heures, la grande table de la cuisine est couverte de victuailles pour le petit déjeuner. La grande fermière déjeune avec nous et on discute un moment avec les cinq hôtes pour lesquels elle préparait le repas hier soir : trois jeunes français et un couple d’allemands.

Le chat se gèle dehors et se plaque contre la vitre : il voudrait bien rentrer au chaud et, sait-on jamais, se dit-il, peut-être qu’un morceau de mortadelle de volaille pourrait judicieusement tomber de la table … A force d’attirer l’attention, il réussit à se faire ouvrir la fenêtre et prend position immédiatement sur le radiateur. Au bout de cinq minutes, somnolant et engourdi par la chaleur, il glisse et se casse la figure ! Comme tous les chats du monde, il a l’air très vexé et, dans l’hilarité générale, il quitte les humains avec un air hautain et très digne.
Mauvais temps ce matin. Nous prenons la route n° 35 en direction de Geysir. On y arrive tôt le matin et il n’y a quasiment personne, ce qui est assez exceptionnel sur ce site, sans doute le plus connu et le plus fréquenté d’Islande.
Il faut dire aussi qu’il fait un vrai temps de chien : vent et petite pluie glacée. On s’équipe donc en conséquence. A nous le gros sac de voyage ! Tout y passe : polaire, anorak, gore-tex, coupe vent et cordon de cagoule serré (plus une dose indispensable de sens de l’humour, sans quoi, dans ce genre de circonstance, on reste dans la voiture !).
Mais vite oublié le mauvais temps car ça vaut vraiment le coup ! Geysir (en islandais : « jaillir ») a donné son nom à tous les geysers de la planète.
En fait, le dénommé Geysir proprement dit est en quelque sorte à la retraite. Il paraît qu’on peut le réveiller pour les grandes occasions (pour la fête nationale, sous le contrôle des autorités) en y versant des litres de savon liquide !
En attendant, il coince la bulle, et c’est son petit frère situé à quelques mètres, le dénommé Strokkur, qui a pris le relais. Et lui, il est en grande forme ! Toutes les cinq minutes environ, le niveau de l’eau au fond du trou se met à varier brusquement, puis une incroyable bulle bleue d’un mètre cinquante de diamètre se forme, et elle explose dans un grand bruit en envoyant dans l’air un panache d’eau chaude et de vapeur qui monte à 25 mètres ! C’est violent et brutal, souvent suivi d’un rappel dans les secondes qui suivent (pour ceux qui n’ont pas bien vu !). Puis toute cette eau fumante ruisselle et regagne le trou béant … jusqu’à la prochaine explosion.
Cliquer sur les photos pour agrandir
Le geyser Stokkur    Blue

          Le geyser Strokkur                          Le geyser Strokkur
Vu les conditions météo, on ne s’attarde pas à Geysir ! On est assez trempés : un café et un thé à la station service sont les bienvenus, et on s’apprête continuer vers le Nord-Est, chauffage à fond dans la voiture, vers Gullfoss.
Plein d’essence obligatoire avant de partir car c’est ici, à Geysir, que se trouve la dernière station d’essence avant la grande traversée de l’Islande par la piste du Kjölur. La prochaine (qui n’est pas vraiment une station mais un « réservoir-pompe de dépannage »), est en plein centre de l’Islande, à Hveravellir, où nous ne serons que demain, si tout va bien.

De plusieurs kilomètres, on voit un panache d’embruns au dessus des paysages : on arrive à Gullfoss (« la chute d’or »), la plus importante chute d’Islande. La rivière Hvitá s’y jette dans un profond canyon d’orgues basaltiques.
La Hvitá (« la rivière blanche », ainsi nommée en raison de ses eaux laiteuses) est une puissante rivière glaciaire issue de la calotte du Langjökull. Elle charrie en masse de la poudre de roche broyée par les glaciers.

En raison de la fonte des glaces, le débit est à son maximum en été.
C'est absolument colossal : un tonnerre aquatique gronde en bas de la chute et se perd dans l’écho du canyon !
Comme partout en Islande, il y a un panneau qui responsabilise une bonne fois pour toutes le visiteur en indiquant (mais on l’aurait deviné !) que les abords de la chute sont dangereux, et puis plus rien … Des sentiers certes, mais pas la moindre barrière ni le moindre parapet. En aval, en amont, en pleine chute, on peut circuler partout et s’approcher sur les rochers détrempés par les embruns jusqu’à avoir la pointe des chaussures dans le vide au dessus de cet enfer !

Dans une ferme toute proche, deux générations se sont battues pour préserver ce site extraordinaire.
Au début du siècle, le fermier du coin a refusé de vendre ses terres aux industriels qui voulaient y construire une centrale hydroélectrique, alors qu'ils lui proposaient dix fois la valeur de ses biens. Après sa mort, c’est sa fille, Sigríður Tómasdóttir, écologiste avant l’heure, qui a consacré toute sa vie à lutter contre ce projet qui devenait de plus en plus pressant. Elle est allée jusqu’à menacer de se jeter dans les chutes ! C’est grâce à sa détermination qu’elle a fini par obtenir enfin le classement du site en parc naturel et à le sauver pour les générations futures.
Comme partout en Islande, le caractère sauvage du site est préservé : le parking est à l’écart et aucune construction n’est visible depuis les chutes. Ceux qui ont vu les chutes de Niagara apprécieront !
Gullfoss

Gullfoss
Le temps s’est un peu arrangé, heureusement, car voici le célèbre panneau « Malbik endar » (fin du goudron) : c’est à partir d’ici qu’on se lance dans la grande traversée de l’Islande par la piste F35 (piste du Kjölur), une des plus longues et des plus célèbres pistes d’Islande.

Elle s’enfonce dans les hautes terres du centre, entre les calottes glaciaires Hofsjökull et Langjökull, en suivant l’axe de la dorsale medio océanique.
Alors c’est parti, on y va … prochaine route goudronnée sur la côte Nord !
Fin du goudron La piste du Kjölur (F35)
En quelques kilomètres, le paysage change radicalement et la température aussi. L’herbe fait place au désert minéral.

De loin en loin, des piquets et des cairns balisent la piste dont l’état est variable selon les passages, mais en général plutôt chaotique. On circule à 30 km/h environ. La plupart du temps, il n’y a qu’une seule voie, mais ce n’est vraiment pas un problème car la circulation est plus que clairsemée : il n’y a quasiment personne !
La piste du Kjölur (F35)
Il pleut faiblement, mais on est bien dans notre Jimny, le chauffage est
bien réglé.
Sur l’autoradio cassette, la splendide musique du film « Out of Africa »
nous accompagne ...

Cliquer ici ...
On passe à l’ouest du volcan noir Bláfell, puis on descend sur la vallée de la Hvitá. Pique-nique devant le grand lac Hvitárvatn.

Tout au bout du lac, sous un ciel d’ardoise, on aperçoit l’énorme langue glaciaire qui descend de la calotte du Langjökull. Il n’y a absolument personne.
au carrefour vers Kerlingarfjöll (F347)     Fleurs du désert : l'armeria
La pluie s’est arrêtée, le ciel est très gris et les nuages circulent vite. Autour de nous, à perte de vue, des cendres brunes parsemées de blocs et de petites fleurs roses courageuses : la vie, dans le désert.
En début d’après-midi, nous atteignons le carrefour de la piste F347 qui mène aux montagnes de Kerlingarfjöll où se trouve le refuge qui doit nous héberger ce soir. Pendant la préparation de notre voyage, on a souvent rêvé d'être ici ... au centre de l'Islande !
Il n’y a que 17 km de piste pour arriver au camp de Kerlingarfjöll, mais deux passages de rivières à gué.
Peu après avoir pris la F347, nous voici devant le premier. La rivière est assez large mais semble peu profonde, l’eau est claire et le fond a l’air assez régulier.
Théoriquement, cette piste (F) est réservée aux 4x4 mais devant nous, arrêtée devant le gué, se trouve une petite voiture avec deux personnes à bord.
Le gué de Gýgjarfoss (F347)     Cliquer pour lire le panneau !
Cliquer sur la photo pour voir les consignes !           
Ce sont des islandais ; ils semblent perplexes et nous le sommes un peu aussi car c’est notre premier gué sérieux.
Le passager sort de la voiture et s’avance pied nus dans l’eau glacée. Les islandais ont un proverbe en forme de boutade pour parler de leurs cours d’eau : « Il y a deux sortes de rivières en Islande : les rivières à 4 degrés … et les rivières à moins de quatre degrés ! »

Nous échangeons un avis sur le gué : ça ne devrait pas poser de problème pour nous mais c’est un peu limite pour eux …
Il décide néanmoins de passer et fait signe à la conductrice d’avancer. Voilà la petite voiture engagée cahin-caha dans le gué ! Ouh là là ! à voir le niveau de l’eau le long du bas de caisse, ils doivent avoir un peu les pieds au frais à l’intérieur … mais le moteur ne cale pas, aucun organe électrique n’étant atteint, et les voilà ressortis de l’autre côté ! A nous maintenant : on enclenche le 4WD en première lente et pas de problème, c’est une formalité, tout bien au sec.

Quelques km plus loin, le second gué franchit la Jökullfall à proximité d’une belle cascade (Gýgjarfoss : photo ci-dessus). Celui-ci est plus préoccupant car la rivière est plus grosse, la pluie a été assez forte ce matin. Arrêt et perplexité des occupants de la petite voiture : c’est la sagesse qui l’emporte, ils renoncent à aller plus loin et ne verront pas Kerlingarfjöll. On se quitte donc ici et ils font demi-tour.
Je descend pour évaluer le gué, profondeur, débit, courant, nature du fond, trajectoire possible … c’est plus sérieux que le précédent mais ça semble faisable en entrant dans l’eau sur la gauche et en traversant en diagonale vers l’aval. Un fond rocheux sur le côté droit à partir du milieu, puis un banc de gravier à la sortie devraient faciliter les choses. Comme le préconise le panneau "Gué", il vaudrait mieux qu’un autre 4x4 soit là pour nous voir passer, mais il n’y a vraiment personne.
Un peu crispés quand même, on y va : passage en 4WD, 1ère lente, moteur à haut régime … et c’est parti ! On se concentre sur les sensations : évaluation/décision en temps réel à chaque tour de roue car il ne faut pas trop traîner là-dedans … du bouillon, des trous, des gros cailloux, du bouillon, des trous encore, mais voici la rive d’en face, les roues avant accrochent sur les galets, les roues arrière poussent fort, et vive le sec ! Bravo Jimny !
L’arrivée à Kerlingarfjöll est surprenante. Sous un beau soleil revenu, on découvre ce camp au milieu de nulle part, sur une plate-forme à l’abri d’une corniche rocheuse, au dessus d’une rivière.
Il y a un grand chalet dans lequel se trouvent le refuge principal et la cafétéria, et une dizaine de petits chalets de bois à côté.

On est ici en plein centre de l’Islande, à 1000 m d’altitude environ.
Accros de la civilisation s’abstenir : pour la ferme la plus proche, voir à 100 km vers le Sud, ou à 130 km vers le Nord ! Cet endroit n’a été découvert que vers 1930 et il n’est accessible (en 4x4 "normal") que deux ou trois mois par an, en été.
Le camp de base de Kerlingarfjöll
Très bon accueil de la part du chef de base et de son épouse. Nous étions effectivement attendus (ça fait plaisir quand même …) et ils nous logent dans un petit chalet à côté du refuge principal. Minuscule chambre-cabine, mais superbe et vaste salon/salle à manger/cuisine avec terrasse. Tout est en pin verni.
A une cinquantaine de mètres se trouve la « bath house », avec des vestiaires chauffés, des douches chaudes et un « hot pot » (jacuzzi islandais) en plein air sur une terrasse de bois.
On fait connaissance avec Hans, un allemand avec lequel nous partageons notre mini-chalet. C’est un passionné de photo. Il est venu ici tout seul avec son gros break Opel.
Il est arrivé avant-hier et a pu passer assez facilement les deux gués dont le niveau était plus bas qu’aujourd’hui. Il doit repartir demain matin et se demande s’il pourra passer … En attendant, il nous indique avec enthousiasme plusieurs itinéraires de randonnée dans le secteur.
Au refuge de Kerlingarfjöll
Kerlingarfjöll signifie « les montagnes de la femme » (le mot "femme" étant entendu ici comme "sorcière")..
Pendant longtemps, les Islandais ont redouté de s’aventurer dans l’intérieur de l’île, même en été, plus par superstition que par crainte d’une nature hostile : c’est ici le domaine des trolls et autres esprits malfaisants !

A Kerlingarfjöll, ce sentiment est renforcé par l’aspect surnaturel des lieux : de hautes montagnes encore assez enneigées en juillet, avec des couleurs folles allant du noir intense au jaune safran en passant par l’orange et le mauve, le tout traversé de rivières bouillantes et de multiples fumerolles à la forte odeur de soufre.

Kerlingarfjöll était aussi jusqu’à ces dernières années une petite station de ski d’été mais cette activité est abandonnée aujourd’hui, en raison -semble-t-il - du manque de neige.
Cliquer sur les photos pour agrandir
Kerlingarfjöll130

Kerlingarfjöll137
          
Kerlingarfjöll : la zone géothermique

Kerlingarfjöll : la zone géothermique
"Quand Dieu créa le monde, il fit des essais de couleurs pour la nature. On peut voir certains de ces essais,     
abandonnés, qui subsistent dans le centre de l'Islande. Il y a des montagnes jaunes, orangées et violettes ..."
Une fois nos affaires déposées au chalet, nous voici partis sur les conseils de Hans et de la femme du chef de base vers les montagnes environnantes et la zone géothermique.

Quatre ou cinq kilomètres de piste et nous voici sur un promontoire à partir duquel la vue et les couleurs sont complètement délirantes.
Il n’y a aucune végétation. Un sentier assez raide, très boueux et glissant descend vers ce grand tableau psychédélique.
Kerlingarfjöll
En bas, l’odeur de soufre est intense et les jets de vapeur fusent d’un peu partout. Une passerelle en planches a été posée pour franchir le ruisseau fumant. Au delà, on a accès assez facilement à un délire de montagnes oranges et de ravins jaunes, mauves ou bleutés ...
C’est démentiel, ça dépasse l'imagination ! Et pourtant, comme nous sommes sûrs de ne pas avoir pris une dose de LSD, tout celà est bien réel !

Kerlingarfjöll 131 Kerlingarfjöll 132 Kerlingarfjöll 133
Ici, un ruisseau d’eau chaude est passé sous un névé, en façonnant une galerie de glace dont le plafond est orné de coupelles de chantilly !   On peut passer dessous ... le sol est tiède et le plafond glacé !

Sur la butte où on avait laissé la voiture, un cri aigu, bref, répétitif et rythmé, attire l’attention de Marie-Françoise. C’est un pluvier doré, sans doute une femelle, qui fait un sacré cinéma : son nid et ses petits doivent être tout proches et elle s’évertue à éloigner les intrus. Tantôt elle vient se percher sur un bloc à proximité et pousse son cri pour qu’on la voit, tantôt elle part en boitillant, une aile pendant comme si elle était blessée. Quelle merveille et quelle rencontre magique !

La piste continue encore sur trois ou quatre kilomètres puis s’achève à un col d’où partaient les skieurs.

Vue fantastique sur les montagnes de Kerlingar, dont la plus belle est la pyramide majestueuse du Snækollur (« la tête de neige »).
Vers le Nord-Est, on voit les déserts noirs et les sandur sinistres qui sont au pied de la calotte glaciaire de l’énorme Hofsjökull. Il fait sacrément froid ici !
Kerlingarfjöll 141 Le Snækollur
On redescend au camp pour se faire un bon thé chaud et on discute avec Hans qui est visiblement un solitaire passionné d’Islande.

Ce n’est pas son premier voyage ici et apparemment, il fuit comme la peste le moindre site où il y a des touristes. Rien n’est trop isolé pour lui ! Ici à Kerlingarfjöll il est ravi !
Repas au chalet dans la cuisine très bien équipée.
Kerlingarfjöll143 Attention au virage !

Incroyable, la résistance des islandais au froid : de 21 h à 23 h, devant le chalet principal, deux petites filles jouent sur un trampoline … en T-shirt ! Le thermomètre sur la terrasse indique 5 degrés ... Chez nous elles seraient en anorak et cagoule.

Bain chaud à 23 h dans le « hot pot » en plein air, sur une grande terrasse en bois : il n’y a que quatre mètres à franchir entre le vestiaire (surchauffé !) où on se déshabille, et l’eau bienfaisante (à 38 ° !) mais on ne traîne pas en route vu la température extérieure ! C'est du genre " hop, hop, hop ... et plouf ! plouf !" (désolé : pas de photo ... ce serait indiscret).


Et puis dodo, au chaud sous la couette,
un immense silence,
une « nuit » lumineuse et glacée,
un peu magique, au centre de l’Islande.


Pour en savoir plus sur Kerlingarfjöll,
accès, hébergement, randonnées,
voir leur site ici.

Cliquer      Cliquer      Cliquer